29.04.09

à marée haute

On descendait par les rochers, avec une précision qui m'échappe encore aujourd'hui. On savait où poser chaque main, chaque pied, et quel caillou choisir en suivant. On descendait sans jamais tomber ou se faire mal, pas d'écorchure, pas même une égratignure. Ou alors j'ai oublié, pour ne garder de nous que cette idée de nos corps légers qui dévalaient la pente avec l'agilité de petits singes. Et nos mains s'accrochaient rapidement d'une arête à l'autre, et nos pieds savaient sans réfléchir trouver les zones plates où reprendre de l'élan. A la fin, on sautait sur le sable, on se débarrassait des serviettes et on courait vers l'eau.

Et quand la mer était montée, elle enveloppait les rochers, parfois jusqu'à mi-hauteur. Il s'agissait de faire plus attention, les vagues fouettaient la pierre et risquaient de nous projeter. On ne finissait pas sur le sable, il fallait passer des cailloux à l'eau sans transition, tremper la jambe au hasard en espérant ne jamais poser le pied trop rudement sur un bord tranchant, tout en vérifiant qu'aucun ressac n'allait nous déséquilibrer. On craignait pour nos têtes, qu'on imaginait très bien se cogner contre un des gros blocs de granit gris. Mais rien de tel ne s'est jamais produit, et notre récompense était grande, d'être quasiment les seuls à connaître le chemin par les rochers et de nous baigner tous les trois sans personne autour, quand la plage un peu plus loin était noire de monde.

(29.04.09)

15.02.09

tuer février

C'était une question de lutte, mais j'avais cru qu'elle ne se poserait plus. Vraiment. J'en ai été tellement certain  que j'avais même oublié que je me la posais autrefois. Cette question n'avait pas eu lieu, tous ces févriers n'avaient rien de plus particulier dans l'année que d'être froids. Parfois la neige, d'autre fois juste la glace, un jour en plus ou en moins, ces détails là, météorologiques et calendaires.

J'avais cru, vraiment, que je m'étais débarrassé de cet anniversaire, et que la psychanalyse l'avait désacralisé, et que je n'avais plus qu'à me contenter du temps qu'il faisait et de savoir s'il y aurait bissexte ou non, et de décider systématiquement que cela n'avait aucune espèce d'importance, et de ne plus jamais me rappeler que des milliers d'années plus tôt j'avais pleuré mi-février, et pleuré encore, gros et fort, et senti que le monde s'écroulait, et que la terre se dérobait sous moi, et qu'une faille impossible à combler séparait mes continents.

Mais février n'a pas le moindre état d'âme, il reprend ses droits entre les flocons, et je m'y engouffre dans une torpeur béate, persuadé que c'est l'hiver qui m'endort et que je ne risque rien, calé devant la cheminée à siroter un verre de vin. Et je ne comprends pas immédiatement, quand j'écrase une larme inattendue et que mon sourire devient discret puis s'évapore, quand je m'isole chaque jour un peu plus sans y réfléchir et que j'arrive au milieu du mois, trop fatigué pour être honnête, la gorge serrée en permanence, les yeux rouges à toute heure.

Et tout d'un coup je vérifie quel jour nous sommes, et je me le prends en pleine mâchoire, et je compte les années qui me séparent de ça. Le chiffre devient proprement impossible, il se floute un peu plus à mesure qu'il grandit et tout ça est de moins en moins réel, si ce n'est la piqûre au centre de la poitrine, la douleur électrique, toujours identique, toujours sidérante. J'ai juste appris qu'elle passait quand mars se dessinait, que la patience était le seul pansement et que d'ici février prochain, j'aurais sans doute encore oublié.

(15.02.09)

25.11.08

l'écoulement

Il dit qu'elle est tombée. Après il dit que non. Puis si, mais il l'a rattrapée à temps. A aucun moment il ne dit je ne sais plus. Il se justifie. Peu importe si la phrase qui s'échappe ensuite vient dire le contraire de celle qui précédait. Elle est tombée, ou peut-être pas. Je dis à ma mère ou il l'a poussée, et elle acquiesce à contrecœur, j'y ai pensé, mais on ne saura jamais.

Il dit qu'elle est désorientée depuis trois jours, puis que tout allait bien jusqu'à ce matin. Il dit des choses, tout le temps, il sature l'air de paroles. Il s'agace contre les infirmières. Celle qui est noire, il lui demande d'où elle vient, et puis il lui raconte qu'il a vécu en Afrique. Avant. Ma mère me répète ça au téléphone, et l'état de crasse de l'appartement, et leur état à eux, et son épuisement à elle, et elle dit encore il devient aussi alzheimer qu'elle, mais en version agressive.

J'essaie de me rappeler le temps précieux de bien avant ce matin, les mercredis où ma grand-mère me gardait, les tartines de benco, les histoires du Cameroun ou du Gabon. Je fais revenir les promenades au bord du lac, sa boite à couture, les statuettes en bois, je regarde la tête en pierre de M'Bigou sur mon bureau. Je revois son index et la phalange absente, la cigarette qu'elle fumait parfois après le déjeuner et qu'elle tenait entre le majeur et l'annulaire.

J'évacue ma dernière visite l'an dernier, où aucun des deux ne m'a reconnu parce que je ne viens plus que pour les enterrements. J'essaie de ne pas l'imaginer elle, allongée, du tranxène dans le sang et un écoulement dans la tête. Elle tient le bras levé me dit ma mère, et personne ne sait pourquoi, elle ne parle plus.

(25.11.08)

24.08.08

passer l'éponge

A la fin je me dis que tout ça n'avait pas une si grande importance. Et que j'aime, sans doute, passer les derniers jours de ces vacances amorphes seul dans l'appartement. Et le nettoyer, sans fin, sans relâche, sans répit. Parce que depuis qu'on nous l'a rendu, remis à presque neuf, ma névrose ménagère est à son apothéose. Je m'arme de gants roses, d'éponges épaisses et de produits aussi abrasifs que variés, j'attaque la salle de bain, le miroir, les vitres, j'huile les tomettes, j'éradique la trace de calcaire sur l'évier en inox et je désinfecte le frigo.

Je m'étais juré que cette enfilade de jours, à défaut de partir loin et longtemps puisque c'était financièrement impossible, serait consacrée à des tâches nobles pour mon esprit. Et aussi, mais je m'étais bien gardé de le dire trop haut, à une reprise en main énergique de mon corps qui s'alourdit, en douceur mais avec opiniâtreté, depuis qu'il ne se consume plus dans le tabac.

Au lieu de cela, j'ai baillé sans bruit, j'ai laissé mes yeux se cerner et l'ennui m'envahir. Et ces congés, si longs et si immobiles, m'ont rendu à moitié fou. Alors je me suis évadé dans la traque interminable du grain de poussière pour rester éveillé tout en justifiant ma léthargie, comme si je pouvais dissoudre ma mauvaise conscience, ma paresse et mes lipides dans le saint-marc.

C'est, bien sûr, d'une parfaite inefficacité dans chacun de ces domaines. Et je baille à nouveau, mais je sais que finalement, ça avait du sens, et de l'importance, et que je ne purifie pas les lieux juste pour éviter la syncope. Une fois la chose acquise et comprise, j'épargne pour le moment le débris de pain échoué sur le bord du plan de travail, je lui laisse vivre sa vie de miette quelques heures de plus. Ainsi que l'on pouvait s'y attendre, aucun cataclysme ne s'ensuit, aucune pluie de grenouilles ne tombe du ciel, Paris n'est pas déchiré par un séisme et moi-même je suis étrangement plus serein.

(24.08.08)

14.07.08

août approchait

Le week-end s'étirait, sans forme définie. Nos yeux mi-clos peinaient à choisir dans quel sens mouvoir les paupières. Le soleil indécis jouait les invités mystères. Je posais des questions dont les réponses fuyaient nos bouches. J'alignais des phrases aux constructions déconcertantes de simplicité. Je ponctuais, aussi, et de la sorte j'étais syntaxiquement proche de la perfection. J'absorbais l'alcool et inhalais le reste, dans des proportions devenues raisonnables. J'entrecoupais d'eau et refusais les cigarettes. Au réveil, ma tête n'était pas lourde, mon corps était reposé, mon désir rassasié. Je prenais de longues douches trop chaudes qui laissaient un temps des plaques rouges sur mes bras.

L'immeuble bruissait de toute part. D'éclats de voix. De disputes. De réconciliations. De tuyauteries encombrées. De radios grésillantes. De télévisions meuglantes. De pas dans les escaliers. D'allées et venues dans la cour. J'entendais chaque appartement respirer en rythme, les fenêtres claquer d'un coup de vent à l'autre. J'allais du lit au bureau en soupirant, l'esprit vide, ma volonté en déroute. Je questionnais de façon cyclique mes nouvelles orientations, les choix qui venaient d'être faits les semaines passées. Je les mettais en doute, puis je les adoptais encore, sûr de chaque décision, avant de faire à nouveau une moue dubitative. Je disais aussi que l'écriture m'avait déserté sans dire ni si, ni quand elle reviendrait. J'envisageais de faire croire que c'était moi qui l'avait chassée, pour dissiper l'humiliation d'être l'abandonné à l'autel.

Je voulais être chez moi plutôt qu'ici, mais ne pouvais décider de la fin des travaux. Alors je voulais la mer aussi, quelques jours, et commencer déjà mes très grands congés d'été. Je souhaitais cette indolence là, être dans le Paris abandonné du mois d'août, frotter mes pieds nus dans l'herbe chaude des parcs. Aller dans les piscines désertes du matin, rentrer m'allonger, dormir une heure de plus et faire l'amour au réveil. Et laisser ainsi passer les semaines.

Le week-end qui n'en finissait plus avait déjà la forme des vacances, mais je ne l'ai compris qu'au dernier soir. Et je regrettais aussitôt de l'avoir perdu à lui chercher un sens, quand il n'y avait qu'à le laisser dessiner la route devant moi. Je me promettais d'être plus accueillant la semaine suivante, quand j'aurai quitté le travail pour un temps immense et qu'il m'attendra sur le quai du métro. Nous rentrerons ensemble, et je saurai qui il est, et je sourirai d'aise.

(14.07.08)