10.12.07

deux minutes d'arrêt

La première réaction a été d'une grande maturité. J'irais plus tard là pas le temps pas l'argent en janvier c'est mieux ils m'ont pas vu depuis deux ans ça change rien ils n'ont pas besoin de moi tout de suite vaut mieux les laisser entre eux tiens si j'allais à la piscine.

Après j'ai à nouveau ma mère au téléphone, et c'est moi qui appelle pour savoir si elle tient le coup, si elle a dormi, si rien. On parle un peu, je suis droit dans mes bottes, impassible, tout juste concerné. La mort n'a pas de prise, tu penses, depuis le cataclysme de mes dix ans elle ne peut plus rien me faire.

Et puis je pleure d'un coup sec, sans crier gare, très fort, au détour d'un mot. Je marmonne une salve d'excuses. C'est normal, c'est ton oncle quand même qu'elle dit. Et je rejoins le troupeau des humains normaux, qui ont les yeux pleins quand ils ont du chagrin. Si tu ne viens pas tout le monde comprendra qu'elle dit. Sauf moi rétorque le Jiminy Cricket dans ma tête, mais je l'écrase avec le pouce, j'ai vraiment pas le temps d'écouter les sauterelles.

Il m'a encore fallu vingt-quatre heures de déni avant de prendre un billet de train et d'appeler pour dire je viens. Tout le monde comprendra qu'elle dit. Sauf moi, je réponds.

(10.12.07)

28.10.07

ajuster

je vais revenir à l'écriture à un moment ça va être obligatoire en fait j'aimerais que ce soit maintenant mais ça ne marche pas et j'ai du mal à m'expliquer pourquoi je dis la fatigue je dis le déménagement je dis le nouveau travail je dis tout ça à la fois en trois semaines c'est beaucoup je dis et puis en plus cette rhino fallait s'y attendre j'ai toujours tout géré en tombant malade

en fait si je sais la vraie raison tapie au fond c'est limpide à pleurer je n'ai pas l'habitude d'aller aussi atrocement bien et que tout se passe comme je voulais et pire encore que tout soit démesurément mieux que je voulais il y a cette idée derrière ancrée bien accrochée que ça n'est pas si normal que ça et le prix à payer il est de combien à quel moment on va me présenter la note moi mon fond de commerce c'est la dépression si j'ai plus ça je fais quoi t'as déjà essayé toi de marcher sans ta colonne vertébrale

alors j'attends en regardant à droite à gauche dans tous les sens le grain de sable qui va débouler sans crier gare et tout faire foirer mais je suis bien obligé de me rendre à l'évidence il ne vient pas et je peux te dire que ça fait des mois que je guette pire encore il ne viendra peut-être pas l'enflure et il est sans doute temps de savourer d'admettre que c'est mérité au bout de trente ans et des poussières de plainte sans fin et au boulot maintenant feignasse t'as dis le roman même si tu dois le rater tu l'écris quand ça va bien et que les conditions sont réunies et procrastiner tu arrêtes un peu ça commence à bien faire

alors voilà écrire hors de la névrose de la déprime de l'angoisse que sais-je c'est maintenant faut y aller en sifflant j'ai beau bureau un bel appart un beau travail un beau petit paquet de temps libre un bel amoureux qui dit parfois david écrit comme si c'était ça mon vrai métier il accole les deux mots david et écrire comme si c'était indissociable et ça me fait un truc chaud dans le bas ventre parce que c'est la première fois toutes les fois que j'entends davidécrit et j'écarquille un peu les yeux et j'ai un peu le vertige parce que ça y est c'est maintenant c'est moi je veux je peux je vais

(28.10.07)

18.09.07

finir ses phrases

il y a une semaine dans le métro, hypnotisé par les bras sur le siège en face à gauche, il est indien ou pakistanais ou

les yeux sur le livre, je lève le regard, le baisse aussitôt pour ne pas

comme les bras sombres et à la pilosité dense de l'amant irrégulier, à des années d'ici. J'ai cru longtemps que ces bras me feraient éternellement bander, qu'y frotter ma joue serait

et puis j'ai été libre et les bras, et le corps, et l'amant ont perdu presque toute leur charge érotique et j'ai

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Vous n'avez plus peur ? dit la psychopompe. Et nous sourions. Non c'est passé. Le passé est passé ? Voilà, et je n'ai plus peur, maintenant, parce que je suis ici et que le temps s'est remis à défiler normalement. Pour la première fois. Depuis 1985. C'est d'avoir écrit sur la maison ? Ca, et ce que ça a fait surgir. Je contrôlais tout sauf ça, les conséquences de ça. Penser à la maison, c'était ne plus arrêter le flot. Si j'écris la maison, je l'endigue. Donc je n'ai plus besoin de contrôler le reste, puisque la maison, les parents et le sang, je peux. Oui ? Alors c'est bien, de ne plus avoir peur tout le temps. J'aime ça, même si je n'ai pas encore l'habitude et que

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C'est juste qu'en ce moment, j'aimerais finir mes phrases. Parce qu'en dehors de ça, tout est

(18.09.07)

31.08.07

les marroniers

A Salies de Béarn, nous vivons dans une grande maison un peu sombre. Elle s'appelle les Marronniers. Le jardin est immense, tout en profondeur. Il y a une balançoire et un tas de bois. Un jour, au milieu des bûches, je trouve un chaton. Il est noir et blanc, on le nourrit au biberon. J'ai oublié son nom. Je ne m'en rappelle pas non plus à l'état adulte. On a dû le donner, ou il s'est échappé, ou il s'est fait écraser, ou ma mémoire flanche.

Au sous-sol, mon père a installé la réserve de la maison de la presse parce qu'il n'y a pas la place dans le magasin. Je descends souvent le voir, il a un livre avec des tigres. Je ne sais pas dire ce mot là. Je me contente de demander les cliclis ? et il s'arrête un peu pour feuilleter avec moi. Mes deux passions dans la vie sont les félins et les loutres. Un jour il y a une inondation, ils évacuent les livres et les journaux par la lucarne, mais je ne m'en souviens pas.

Avant ma naissance, un soir, mon père s'ouvre les veines dans la baignoire. Ma mère me le raconte quand j'ai dix-huit ans, le jour où elle dit aussi c'était une répétition, il n'est pas mort d'une crise cardiaque comme on te l'a dit à l'époque. Elle dit aussi cette maison portait la poisse, je le savais, je ne sais pas pourquoi on l'a choisie quand même. Il y a du sang partout. C'est elle qui nettoie la salle de bain après le départ des pompiers.

A quatorze ou quinze ans, je fais un cauchemar. Dans la cuisine, un petit chat gris marche vers moi, puis s'écroule. Il est tout plat, comme une peluche vide. Je vais vers la salle de bain, au fond du couloir. La baignoire est en train de se vider, l'eau est rose, il y a des débris humains qui flottent à la surface : un doigt, un phallus, des bouts de peau. Leur texture est filandreuse, comme s'ils étaient plongés dans l'eau depuis plusieurs jours. Je comprends quelques années après que c'est un souvenir qui ne m'appartient pas.

Elle dit encore il y avait une porte à l'étage qu'on ne pouvait pas utiliser. La fille des propriétaires s'était jetée sous un train, ils avaient laissé sa chambre en l'état et fermé à clef. La morte garde sa pièce et vit avec nous. Quand je ferme les yeux et que j'essaie de revoir les Marronniers, je ne sais plus où est cette porte. Quelque part à gauche de l'escalier, mais je ne la vois pas.

J'ai trois ans quand ma mère a trop peur pour rester. Il l'a poussée dans les escaliers. On part dans une autre ville, mon père reste aux Marronniers. Je reviens unweekendsurdeux, quand il n'oublie pas de venir me chercher. Le soir, il me fait faire le tour du jardin dans une brouette et on va fermer le portail. Si le ciel est clair, il me raconte une histoire sur la lune et les étoiles. Quand il me ramène le dimanche ou à la fin des vacances, je pleure deux ou trois jours sans m'arrêter.

Un jour il me met dans mon bain puis descend. Quand j'ai froid, je l'appelle pour qu'il me sorte. Il ne vient pas. J'ai l'impression d'appeler pendant des heures. Quand il monte il dit excuse-moi j'étais sorti faire une course. Je ne pleure pas parce que je suis content qu'il soit là.

(31.08.07)

18.08.07

shush

après j'essaie d'écrire parce que je suis en vacances et que j'ai du temps mais les doigts sont bloqués le cerveau aussi banane alors sans doute que ce sont des vacances totales intégrales complètes et qu'à défaut de partir loin ou longtemps quitte à rester à Paris autant ne rien faire du tout qu'être là et regarder la pluie avoir trop froid pour la saison lire un peu voir des films faire du yoga

dans le restaurant on sirote une coupe de champagne et il dit qu'on pourrait vivre ensemble

non je déforme il ne dit pas on pourrait il dit est-ce que tu veux

je dis oui le sourire jusque dans les yeux et je sens que je bande et la petite voix dans ma tête lance mais t'avais dit plus jamais et je lui dis ta gueule c'était avant et elle se barre en grommelant

(18.08.07)