l'écoulement
Il dit qu'elle est tombée. Après il dit que non. Puis si, mais il l'a rattrapée à temps. A aucun moment il ne dit je ne sais plus. Il se justifie. Peu importe si la phrase qui s'échappe ensuite vient dire le contraire de celle qui précédait. Elle est tombée, ou peut-être pas. Je dis à ma mère ou il l'a poussée, et elle acquiesce à contrecœur, j'y ai pensé, mais on ne saura jamais.
Il dit qu'elle est désorientée depuis trois jours, puis que tout allait bien jusqu'à ce matin. Il dit des choses, tout le temps, il sature l'air de paroles. Il s'agace contre les infirmières. Celle qui est noire, il lui demande d'où elle vient, et puis il lui raconte qu'il a vécu en Afrique. Avant. Ma mère me répète ça au téléphone, et l'état de crasse de l'appartement, et leur état à eux, et son épuisement à elle, et elle dit encore il devient aussi alzheimer qu'elle, mais en version agressive.
J'essaie de me rappeler le temps précieux de bien avant ce matin, les mercredis où ma grand-mère me gardait, les tartines de benco, les histoires du Cameroun ou du Gabon. Je fais revenir les promenades au bord du lac, sa boite à couture, les statuettes en bois, je regarde la tête en pierre de M'Bigou sur mon bureau. Je revois son index et la phalange absente, la cigarette qu'elle fumait parfois après le déjeuner et qu'elle tenait entre le majeur et l'annulaire.
J'évacue ma dernière visite l'an dernier, où aucun des deux ne m'a reconnu parce que je ne viens plus que pour les enterrements. J'essaie de ne pas l'imaginer elle, allongée, du tranxène dans le sang et un écoulement dans la tête. Elle tient le bras levé me dit ma mère, et personne ne sait pourquoi, elle ne parle plus.
(25.11.08)